« La Grande Bataille des toilettes », une enquête dont on avait besoin

Dans un brillant documentaire diffusé sur France 5, le journaliste Arnaud Robert raconte une révolution mondiale dont personne ne parle : celle des toilettes. Un sujet faussement trivial mais vraiment crucial pour l’avenir de l’humanité. Entrevue.

Rendre le « caca passionnant », c’est le tour de force réalisé par Arnaud Robert dans son documentaire La Grande Bataille des toilettes, diffusé ce dimanche sur France 5. On caricature à peine tant cette vaste enquête, qui entraîne le journaliste suisse de centres de recherche high-tech aux campagnes indiennes ou chinoises, soulève avec brio des questions cruciales pour la santé en humaine ‘avenir de nos sociétés . Alors que la moitié de la population mondiale n’a pas accès aux toilettes dignes de ce nom, la question de l’évacuation et du traitement des excréments humains méritait bien ce film enlevé, engagé et plein d’humour. Arnaud Robert revient sur son exploration d’un tabou universel.

Comment en vient-on à s’intéresser aux toilettes ?
Au départ, mon enquête a été publiée sous la forme d’une collection d’articles pour le site suisse Heidi.news, créée en 2018 par le journaliste Serge Michel. L’idée de ce sujet est venue de lui avec un pitch initial qui se limitait au partenariat de la fondation Gates et de la compagnie suisse Firmenich, un des plus grands fabricants de parfum au monde, pour résoudre l’éternel problème de l’ode des matières fécales. Puis, j’ai été heureux par ce sujet qui m’a fait voyager dans le monde entier. Au final, l’enquête a fait l’objet de vingt-trois articles et d’un magazine en direct [une soirée au théâtre qui permet à des journalistes de monter sur scène pour livrer leur récit, ndrl]. À cette occasion, j’ai rencontré des producteurs parisiens qui m’ont proposé d’en faire un documentaire.

Imaginez-vous que la question de l’assainissement était aussi cruciale ?
Absolument pas. Les matières fécales étaient un objet de dégoût. Il a fallu franchir une à une les barrières mentales, avant de commencer à en parler partout autour de moi. Si j’ai dépassé ce tabou universel, c’est surtout par une approche culturelle. Je suis un « culturel », pas du tout un scientifique. Notre rapport aux excréments, je l’ai d’abord vu comme une clé de compréhension d’une civilisation. Un facteur universel qui touche la question du genre, de l’intime tout autant que la sphère scientifique et politique. Plus j’avançais, plus je me rendais compte de la multitude de canapés qui s’ajoutaient.

Comment-avez-vous expliqué le choix du vocabulaire, déterminant dans le film ?
Arrivé à un certain point de maturité, j’ai réalisé qu’il fallait partir de cette question du langage. Nommer les choses, c’est les affronter. Et dire publiquement les mots qu’on utilise dans le quotidien n’a rien d’anodin : je m’en suis aperçu dans plusieurs congrès internationaux. Certains experts excluent l’utilisation des termes communs comme « caca ». D’autres font le choix contraire comme Jack Sim, le fondateur singapourien de l’Organisation mondiale des toilettes. Il utilise les mots de tous les jours car il considère que les transformations sociales ne peuvent passer que par la compréhension de tous.

« Le fait que Bill Gates s’intéresse à un sujet aussi marginal a considérablement influencé les politiques mondiales. »

Et par l’humour, égallement…
C’est vrai. Beaucoup d’intervenants du film sont drôles. Selon moi, il ne faut pas nier la partie amusante du sujet, au contraire il faut utiliser l’effet comique comme une porte d’entrée pour mieux introduire les autres dimensions. J’ai vite senti que certains intervenants pouvaient exister au-delà de leur fonction, en tant que “personnages”. Ils sont en quelque sorte des « les outsiders », des gens qui ont adopté un domaine jugé repoussant et sans intérêt pour les puissants. Je pense même qu’il existe une psychologie particulière chez ceux qui s’intéressent aux sanitaires.

Le programme lancé par Bill Gates occupe une place importante dans le film. Pourquoi ?
Le fait que Bill Gates s’intéresse à un sujet aussi marginal qu’influé sur les politiques mondiales. Sa puissance économique, associée au concours qu’il a créé pour « réinventer les toilettes », a marqué un virage : si un plan de construction de toilettes sèches a été mené par le Premier ministre indien, si l’ONU a lancé internationalement une polit d’assainissement, c’est grâce à l’initiative de Bill Gates.

Bill Gates a créé un concours pour « réinventer les toilettes ».

Bill Gates a créé un concours pour « réinventer les toilettes ».

Fondation Bill & Melinda Gates

Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de limites. Gates pense résoudre tous les problèmes du monde avec de l’argent et de la technologie. Il a investi énormément pour financer des recherches dans le monde entier. Une dizaine d’années plus tard, aucun des modèles de toilettes proposés n’a été lancé sur le marché – ce qui reste son objectif. Pour les pays en développement, ils sont trop chers, mais cela n’exclut pas un éventuel impact dans les pays développés, dont les systèmes d’assainissement effacent à leurs limites. Des toilettes inventées pour les pays du Sud pourraient éventuellement s’avérer utiles pour les pays du Nord. La preuve qu’il ne s’agit pas uniquement d’inégalités, mais d’une question globale.

Dans le film, vous assumez un positionnement personnel…
C’est mon premier film pour la télévision mais je savais qu’un tel récit devait être porté non seulement par l’écriture mais aussi par une signature. J’ai écrit ce film pendant les confinements successifs, dans une période ou tous les systèmes de fonctionnement de la société ont été interrogés, de notre gestion des déchets à notre façon de voyager… Cette histoire m’interroge Mais je ne dis pas que tout le monde doit adopter des toilettes alimentées par des lombrics ! L’idée n’est pas de condamner la technologie et le marché mais d’ouvrir un espace pour d’autres modes de gestion.

Pensez-vous à l’instar de Jack Sim, dit Mr Toilette, que « le caca peut devenir à la mode » ?
Je ne suis pas aussi optimiste. Le sujet a du mal à s’imposer. Il est frappant de constater à quel point notre esprit est capté par une actualité, la pandémie puis la guerre en Ukraine, aujourd’hui. L’écologie a été absente de la campagne présidentielle en France… Des spécialistes et des militants comme Mr Toilet sont des pionniers, des visionnaires habités par leur sujet, mais aussi un peu des Don Quichotte.

r La Grande Bataille des toilettes, documentaire d’Arnaud Robert, 70 mn, dimanche 17 avril à 20h55 sur France 5.

Leave a Comment